Une heure de cours

Une heure vingt-cinq pour être précise.

Quatrième groupe de la journée. Les élèves sont dans le couloir. J’attends que ceux du groupe précédent soient dehors pour aller accueillir les suivants.

Je sors dans le couloir. J’ouvre la bouche pour dire bonjour :

-« M’dame vous avez corrigez nos contrôles? »

-« Bonjour. Tu verras bien. »

Deux élèves rentrent, les autres suivent, j’enchaine les « bonjour ».

-« M’dame on fait une dissection aujourd’hui? »

Je ne réponds plus. Déjà 4 semaines que j’explique à chaque séance qu’il n’y aura pas de dissection avant janvier.

Un autre élève : « M’dame on va faire une dissection aujourd’hui hein? La classe de Noé ils font des dissections aujourd’hui ».

Je ne réponds que par un bonjour.

Tous les élèves sont entrés. C’est le brouhaha comme d’habitude. Je leur demande calmement de s’installer et de sortir leurs affaires. Bruits de cartable qui tombent, de classeurs qui claquent sur la table. Bavardages un peu partout. Deux élèves me demandent encore si j’ai corrigé leur contrôle. Je ne réponds pas. J’attends perchée sur mon estrade que le bruit cesse et que chacun soit attentif. Les autres groupes m’ont fatiguée, je commence à avoir un peu mal à la gorge, inutile de hausser le ton pour me faire entendre de toute façon, ça n’accélère pas les choses.

Les élèves commencent à en avoir marre de rester debout et me demandent s’ils peuvent s’assoir. Je ne réponds pas. Ils demandent à leurs camarades de se taire. Après 3 min encore, enfin le silence. Un sourire. « Asseyez-vous ».

Je remplis l’appel sur l’ordinateur puis retourne face à la classe.

-« Bon aujourd’hui nous all… »

-« M’dame vous avez corrigez nos contrôles?!? »

-« Hugo ne me coupe pas la parole et lève la main quand tu as une question. J’allais justement vous en parlez. »

-« Mais on va faire une dissection M’dame! Noé il fait une dissection lui. »

Avant j’expliquais que toutes les classes ne font pas le programme dans le même ordre. Maintenant je n’explique plus, ça ne sert à rien, ils continuent à me poser la question.

Je rappelle de lever la main, encore, j’ignore la remarque et je poursuis. J’explique que je rends les contrôles, que l’on va les corriger, puis qu’on continuera le cours avec une petite activité.

Mouvement de foule pour distribuer les copies. Je leur demande de s’asseoir. J’appelle deux élèves au hasard. Ceux qui ne sont pas choisi gueulent : « C’est injuste, c’est jamais moi. » Je leur demande de me parler autrement. J’explique choisir au hasard. « Mais c’est pas juste, c’est toujours les mêmes. » Ton agressif. Je menace de prendre le carnet. Plus de réclamation.

Je demande le calme et m’apprête à commencer la correction.

-« M’dame vous m’avez oublié un point. »

-« Jules tu sais ce que l’on fait dans ce cas. »

-« Oui je viens vous voir à la fin du cours. Mais c’était pour vous prévenir »

-« Ah mais moi aussi M’dame vous m’avez oublié un point. »

Trois autres élèves se réveillent aussi, puis 5 autres.

Je n’ai pas encore pu commencer à corriger. Je rappelle que les points sont notés dans la marge, puis pour chaque exercice je fais un total qui est entouré. Donc il ne faut pas compter en double ce qui est entouré et ce qui ne l’est pas.

« Aaaaaahhhh. Bin non alors, c’est bien ça ma note. »

Ce n’est que le 4ème contrôle sur ce principe, et la 4ème fois que j’explique ça. Mais bon, les autres professeurs notent peut-être différemment, moi je ne les vois qu’une fois par semaine. Alors je reprends calmement mes règles.

Je tente de commencer la correction.

– « M’dame on la range où la feuille? »

-« On ne la range pas Léa, on est en train de corriger. »

Le cours a déjà commencé depuis plus de 10 min. Je commence enfin la correction.

La suite de la correction se passe calmement. Les élèves ronchonnent un peu sur leurs erreurs. D’autres sont tout heureux de me donner les bonnes réponses. Arrivé au dernier exercice (après 10 min), une partie de la classe a décroché et commence à discuter. Je les rappelle à l’ordre, mais ils s’en fichent. Seuls ceux qui aiment participer suivent encore. Pour les autres la correction n’a aucun intérêt, même si j’explique remettre un exercice de ce type au prochain contrôle.

J’ai renoncé à leur demander de corriger avec leur cours en ramassant et rajoutant des points si la correction est bien faite. Seuls les bons élèves le font vraiment. Ceux qui justement écoutent la correction de toute façon.

Correction enfin terminée. J’explique où ranger le contrôle (en novembre ce n’est toujours pas rentré, passons). Je note au tableau de faire signer le contrôle. Je demande aux élèves de reprendre le cours.

Il faut bien 5 min pour retrouver le cours. Trois ou quatre élèves me disent avoir perdu leur feuille, d’autres n’ont pas noté le dernier titre. D’autres encore ont perdu un document qu’ils n’avaient pas collé, malgré mes consignes. Je projette les derniers éléments étudiés la semaine dernière. Tout le monde est d’accord, nous en étions bien là, tout le monde a le cours. On peut enfin enchainer. J’ai encore perdu 5 min.

J’explique ce que nous allons étudier aujourd’hui. Avant je les faisais réfléchir sur une image, mais ça part dans tous les sens et je perds 10 min. Du coup je guide beaucoup plus maintenant. Les bons jours j’arrive quand même à les faire réfléchir avant l’activité.

Je distribue la feuille d’activité avec les consignes. Je les reprends rapidement oralement. Je vérifie qu’ils ont compris. Je leur demande de se mettre en groupe (groupe que je choisis sinon j’en ai pour 10 min). Gros bazar. Il faut 5 grosses minutes pour déplacer les chaises, arrêter de discuter, se chamailler, et se rappeler que j’ai demandé de faire quelque chose. Je passe voir chaque groupe pour les mettre au travail. Plusieurs n’ont pas du tout écouté la 1ere fois, je dois parfois tout reprendre. Mais 10 min plus tard tous les groupes sont au travail. Il ne reste que 20 min de cours, il faut compter 5 min pour ranger le matériel. Heureusement j’ai prévu quelque chose de rapide. On corrigera la semaine prochaine.

Le brouhaha enfle. Mon mal de tête aussi. Je demande plusieurs fois de chuchoter, faire moins de bruit. Ça ne tient que 2 min à chaque fois. Je tiens bon en me disant qu’ils doivent bien apprendre à travailler en groupe. Parfois je crie pour me faire entendre et leur demander de se calmer. Parfois je menace de ramasser tout le matériel et tout arrêter. Parfois ça se passe bien. Ça dépend des groupes et de l’heure de la journée.

On me redemande 15 fois les consignes. Je réponds qu’il fallait écouter. Mais je vérifie de loin qu’un camarade leur redise bien ce qu’il faut faire.

Plusieurs groupes avancent bien. Je passe voir régulièrement, donne de petits indices s’ils coincent. L’activité semble leur plaire ce coup-ci. Mais un groupe galère. Je passe 5 grosses minutes avec eux, je reprends tout. Deux autres groupes m’interpellent.

-« Je vous ai vu. Je vais venir. Deux minutes. »

Je reprends mes explications.

-« M’dame, M’dame. »

-« Oui je t’ai vu, je finis avec ce groupe, cesse de m’appeler. »

Les élèves de ce groupe ont du mal à enchainer les étapes du raisonnement. Le fait que je sois régulièrement interrompue dans mes explications n’aide pas. Mais on progresse. On y est presque.

Un élève s’est levé et me met sa feuille sous le nez pendant que je termine mes explications avec le groupe en difficulté.

-« M’dame c’est bon là? Ça fait déjà 5 min que je vous appelle. » Ton agressif.

J’explose. J’en ai marre qu’on me coupe la parole, surtout que souvent j’explique justement ce pourquoi on m’a coupé la parole. J’en ai marre que la plupart des élèves se croient seuls dans la classe et exigent ma présence immédiatement, alors que je suis déjà avec un autre élève. J’en ai marre qu’ils m’agressent si je ne réponds pas dans l’instant à leur attente.

Silence dans la classe. L’élève qui m’a interrompu ronchonne : « Mais je voulais être sûr que c’était ça et ça fait déjà 5 min. » Aucun remord. Tout est ma faute, je n’ai pas le don d’ubiquité.

Je lui demande de retourner à sa place. Je finis avec mon groupe en difficulté. Enfin ils comprennent. Je peux les laisser poursuivre.

Le brouhaha reprend doucement.

Je souffle un grand coup. J’évacue la colère. Et je retourne vers les autres groupes comme si de rien n’était. Je rassure l’élève qui m’avait interrompue. Oui il avait bien fait ce qu’il fallait sur sa feuille, mais il faut cesser de me couper la parole. Je lui fais remarquer que j’ai 20 autres élèves dans le groupe et que si chacun faisait comme lui on ne s’en sortirait pas. Il hoche la tête. Mais je sais qu’il recommencera la prochaine fois. Les remontrances, les punitions, les mots dans le carnet n’y font rien, il ne parvient pas à se contrôler.

Il ne reste que 5 min. La plupart des groupes ont terminé. Je leur demande de ranger le matériel. Les derniers finissent. Beaucoup de bruit, du bazar. On me demande 15 fois la même chose. On n’écoute pas vraiment la réponse.

La sonnerie. Les élèves se ruent dans le couloir. Certains trainent un peu et m’aident à ranger les chaises.

-« Vous avez l’air fatiguée M’dame ».

Je suis épuisée. Vidée.

Je souris et remercie l’élève pour les chaises. Au revoir. A la semaine prochaine. Aujourd’hui ça s’est bien passé, l’activité leur a plu.

Une heure de cours qui sonne comme une heure de peine, parce que je peine de plus en plus à faire cours maintenant.

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2 réflexions au sujet de « Une heure de cours »

  1. Je compatis mille fois. Je viens de découvrir ton blog (que je valide à 100%). J’ai l’impression de me lire, tant au niveau de ton statut que de ce que tu vis en cours. Je suis également TZR (d’éducation musicale) sur 3 établissements, et depuis la rentrée de Janvier, j’ai plusieurs réactions malgré moi, qui changent suivant le bahut et l’heure de la journée. Quand un élève est à la limite de crier « JE LE COLLE OU ? » alors que je suis entrain d’expliquer la fiche, ça me vexe profondément. La dernière fois, j’ai hurlé JE SUIS ENTRAIN DE PARLER !!!!
    Il y a des fois où on réalise qu’ils n’ont aucune considération pour nous, on pourrait traduire ça par de l’irrespect mais non, ils s’en foutent juste ! Ils ont leurs besoins immédiats comme tu l’as dit, leurs préoccupations et peu importe le reste. Peu importe que tu sois entrain d’expliquer, lui il veut coller sa feuille.
    Des fois, je m’arrête de parler tout simplement, et je leur dis que je ne parle pas si on parle en même temps que moi, tout calmement mais j’ai tellement envie de me barrer de la classe en ces instants…
    On est devenu « à leur disposition ».
    Je n’ai pas encore vu si tu avais fait un article au sujet des PPRE… ça aussi … Je veux bien faire des fiches différentes suivant les élèves, mais quand les élèves te regardent de haut, n’ouvrent pas la bouche du cours sauf pour dire « quette » à la question Qui ? ça donne envie de leur faire bouffer leur ppre.

    Bref, Je compatis.

    • Pas eu de problème d’élèves hautains avec un PPRE. Plus le souci de ceux qui en profitent pour ne pas faire grand chose, ou de la multiplication des PPRE/PAS/etc dans des classes déjà chargées, ce qui rend difficile la prise en compte correcte de chacun 😦

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