La schizophrénie des derniers programmes

  Rencontre avec mon IA-IPR (nom barbare de nos inspecteurs) il y a quelques semaines. Nous discutons de choses diverses. Je reproche aux nouveaux programmes de lycée leur lourdeur. Pour moi il y a bien trop de notions et pas assez de temps par notion. Et puis la perte de notre heure de cours de quinzaine en seconde est une catastrophe : nous ne pouvons jamais réemployer ce qui est vu en TP avant le DS, jamais appliquer en exercice et prendre le temps de corriger, jamais vérifier ce qui a été compris ou non. Mon IA-IPR me répond que le but est justement de survoler les notions, d’approfondir seulement celles qui serviront aux élèves l’an prochain en fonction de leur profil (futurs S, L, ES ou autre). Très bien, et pour les classes hétérogènes? Et pour les notions compliquées qui doivent s’ajouter à celles vues en collège mais qui en fait ne sont pas maitrisées, on fait comment? Mon IA-IPR élude la question et rappelle que les connaissances ne sont pas importantes, ce sont les méthodes que les élèves doivent acquérir. Je fulmine intérieurement, mais aucun dialogue possible quand on nie les problèmes.

  Cours en seconde, je parle d’une notion vue au collège. Les élèves ne se souviennent pas. Je tente quand même de faire émerger quelques souvenirs. C’est très vague pour eux. Et soudain : « Ah oui, nous l’avons vu une fois en TP en 4ème, mais j’avais rien compris ». Voilà.

  Cours en 1ère S, j’ai besoin de connaissances acquises en seconde pour avancer. Pas le temps de tout réexpliquer, j’espère qu’ils se souviennent. Gros blanc dans la salle, ça leur dit vaguement quelque chose mais c’est très flou. Et puis : « Oui M’dame, on l’a fait en activité l’an dernier, le prof nous avait distribué la correction vu qu’on avait pas le temps de la faire en classe ». Visiblement beaucoup n’ont pas fait l’activité ni lu la correction. Ou alors ils l’ont fait mais ont oublié. Encore une fois.

  Heure de soutien de TS, les élèves m’ont demandé de revenir sur une partie de chapitre vraiment pas simple. Je reprends les choses dans l’ordre, pour bien comprendre c’est indispensable. Très vite les élèves sont dubitatifs. « Non ça on ne l’a pas fait M’dame, nous c’est ça qu’on a pas compris ». Certes mais pour comprendre la suite il faut le début. Je persiste. Une ampoule s’éclaire au dessus de la tête d’une élève : « Oui, oui, on avait fait une activité juste avant le TP, mais on ne s’en est plus jamais resservi, on a enchainé sur le truc qu’on a pas compris ». Oui donc il fallait bien revoir ça pour comprendre la suite. Ça semble bien plus clair maintenant pour eux. Ils commencent à se plaindre du cours avec leur professeur qui est allé trop vite. Je dédouane mon collègue : « Vous savez vous avez tellement de choses à voir que même si on aimerait le faire, on ne peut pas s’attarder sur des notions ». Ils comprennent. Ils voient bien tout ce qu’ils ont déjà appris cette année, et ce n’est pas encore fini….

  Comment en vouloir à ces élèves? Bien sûr qu’ils n’ont pas retenu, voire même pas compris. Notre mémoire ne fonctionne pas comme les concepteurs de programme semblent le penser. La mémoire a besoin de répéter pour enregistrer, elle a besoin de s’exercer, de manipuler, de réinvestir, mais pas 6 mois ou 3 ans plus tard! Non il faut réemployer, répéter, recommencer sur 3, 4  ou 5 séances pour bien fixer. Mon IA-IPR se moquait des collègues qui restent 2 mois sur une notion. Il y a certes un juste milieu à trouver, mais actuellement nous en sommes à 1 à 2 semaines maximum pour des concepts extrêmement compliqués, fins, bourrés de sous-notions ou liens vers d’autres concepts. Il faut progresser doucement, prendre du recul, faire des liens, rappeler, répéter. Bref il faut du temps. Ce que nous n’avons plus.

  Pour moi, contrairement à leur revendication, ces derniers programmes ne se sont pas adaptés à nos élèves. En effet les élèves ont un peu changé : en maitrisant les nouvelles technologies ils ont accès à énormément de savoir, mais ne sont pas toujours capables de le chercher avec pertinence, de le classer, de le critiquer, etc. Or nous, professeurs, devrions à présent leur apprendre à chercher se savoir, au lieu de leur transmettre par gavage ce savoir. Mais nous ne pouvons nous contenter de savoir chercher l’information. Les concepts compliqués reposent sur la compréhension de notions simples, mais si ces notions simples ne sont pas acquises comment comprendre quelque chose de plus compliqué? Par exemple imaginons que les élèves ne retiennent plus ce qu’est un neurone, les liaisons entre atome, l’anatomie de base du système nerveux, puisque tout cela est facilement accessible dans leur manuel ou sur internet. Comment feront-ils le jour où ils voudrons comprendre comment fonctionnent une drogue? Ils buteront immédiatement sur les notions de synapse, neuromédiateurs, interaction avec le récepteur, etc. Donc ils devront, en plus des connaissances de bases, retrouver toutes ces nouvelles notions, pour enfin comprendre le fonctionnement des drogues. C’est un travail de titan!

  Tous les jours nous nous servons de nos connaissances pour comprendre des notions plus compliqués. Tous les jours nous utilisons le savoir nécessaire à notre travail par exemple, sans avoir besoin de le retrouver sur internet. Alors pourquoi diaboliser ainsi les connaissances!? En niant l’importance des connaissances, en niant l’importance du temps pour construire des notions compliquées mêlant connaissances et méthodes ou savoirs-faires, nous nions aussi notre propre fonctionnement cognitif. C’est aberrant, c’est stupide, c’est révoltant.

  Les derniers programmes de lycée manient des concepts compliqués, qui supposent de maitriser des notions de bases, elles-même pas toujours très simples. Sous l’apparence de manuel pour apprendre à décoder, rechercher, exploiter des savoirs, ces programmes regorgent en fait de connaissances et méthodes complexes! Comment peut-on imaginer juste survoler tout cela, juste picorer? Intellectuellement je bloque.

  Au final ces programmes ne sont pas adaptés à nos élèves, mais à notre société de consommation. Tout en clamant ne plus transmettre de savoirs, l’école gave les élèves de connaissances, notions, concepts, méthodes compliquées. Toujours plus, en moins de temps. Une vraie cadence d’usine. De quoi fabriquer des singes savants… pile ce que l’école rejette.

  Je n’en peux plus de ces programmes qui m’obligent à maltraiter ainsi les élèves. Ce ne sont ni des ouvriers à la chaine, ni des oies. A quand des programmes dénués d’enjeux politiques, de conflits ou de négociations entre égos surdimensionnés d’esprits penseurs bien loin des élèves, prenant en compte le fonctionnement cognitif de notre cerveau et son rythme propre, prenant en compte l’hétérogénéité des élèves? A quand des programmes réalistes et réalisables?

  J’ai bien peur de ne jamais en voir.

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