Le redoublement

J’entends parfois mes collègues se crêper le chignon sur le redoublement en salle des profs. Certains sont absolument pour et brandissent haut et fort des notes catastrophiques pour l’exiger, d’autres sont contre et s’accrochent à quelques études que j’ai pu moi aussi lire entre autre à l’IUFM. Et à chaque fois la même remarque dans ma tête : comment peut-on parler de redoublement sans envisager la différenciation?

Car que l’on soit pour ou contre le redoublement, il faut bien trouver une solution pour ses élèves repérés comme en difficultés, et je ne conçois pas qu’on puisse imaginer que seule la question du redoublement ou non résoudra ces difficultés.

Si l’élève est en échec une année, avec un programme précis, en le faisant redoubler il peut se retrouver confronté aux mêmes situations qui l’ont mis en échec. Est-ce pertinent?

Si cette année il n’avait pas la motivation pour écouter et travailler correctement, comment être sûr qu’il va trouver soudainement cette motivation en redoublant? Je note « soudainement » car généralement le manque d’implication date de plusieurs années, et est donc devenu une habitude, une routine.

Si cette année il n’avait pas la méthode pour écouter et travailler correctement, va-t-on lui apprendre enfin l’année prochaine en redoublant? De par mon expérience je dirai non, car le plus souvent, les enseignants et donc moi-même ne traitons malheureusement pas différemment les redoublants du reste de la classe. D’où la nécessité de différencier, et pas seulement pour les redoublants.

Le risque est donc grand de replacer constamment l’élève dans les mêmes situations difficiles, ce qui pourra le démotiver complètement.

A l’inverse, si l’élève a des difficultés une année, comment imaginer qu’elles disparaitront par miracle l’année suivante, en empilant de nouveaux savoirs et savoir-faire sur une base déjà fragile et instable? Beaucoup d’élèves parviennent à obtenir des résultats à peu près convenables l’année suivante sans redoubler, mais gardent des lacunes importantes des années durant, et pourraient réussir bien mieux et bien plus facilement si elles étaient enfin prises en compte et comblées. D’autres s’enfoncent inexorablement…

Alors c’est bien beau mais si aucune de ces solutions n’est parfaite, que faire?

Je n’ai pas le solution mais j’ai quelques réflexions qui tournent dans ma tête depuis plusieurs années.

Actuellement une année scolaire, ou un cycle (cycle terminal par exemple) se représente pour moi comme le fait de partir d’un niveau A pour atteindre un niveau B. Les programmes sont faits dans ce sens. Donc tout le monde part du point A en terme de compétences et connaissances, et doit arriver au point B.

Mais dans la réalité, tous les élèves ne sont pas au niveau A en arrivant. Certaines semblent y être mais ont en fait des lacunes et trainent des casseroles depuis des années, casseroles qui les ralentiront sur le chemin vers B.

Le soucis est que notre pratique la plus courante, qui semble égalitaire, consiste à amener tout le monde au point B par le même chemin. Or tout comme plusieurs personnes ne gravissent pas une montagne en posant les pieds exactement aux mêmes endroits, deux élèves n’ont pas le même fonctionnement cognitif, pas le même bagage, pas la même motivation. Les forcer à évoluer de la même façon, à la même vitesse est une maltraitance, une négation de leur individualité, et est profondément inégalitaire en définitive.

Dans un monde parfait, nous aurions donc le temps de diagnostiquer à quel niveau se trouve chaque élève, et quel chemin lui sera le plus profitable (ce sera d’ailleurs à lui de le choisir). Nous ne chercherions d’ailleurs pas forcément à amener tout le monde au niveau B. Mieux vaut s’arrêter un peu avant B sans encombre, plutôt que de se faire trainer de force jusqu’à B et finir totalement dégouté.

Dans un monde parfait nous aurions le temps de différencier notre pratique pour prendre en compte le parcours de chacun et fournir des pistes variées de progression afin que tout le monde trouve la sienne.

Dans un monde parfait les élèves en difficultés pourraient décrocher parfois de l’ascension, le temps de reprendre leur souffle et voir tout ce qui pose problème. Pour réintégrerait le groupe sans avoir à monter forcément aussi vite que les plus rapides.

(Et dans un monde parfait tous les élèves seraient motivés, auraient envie de réussir et ne se cacheraient pas derrière leurs parents pour faire face aux difficultés.)

Dans la réalité je trouve que nous sommes mal formés pour parvenir à mettre en place tout cela. Nous n’avons pas ce précieux temps pour tout faire. Nous ne sommes pas forcément soutenus. Nous sommes même parfois rabroués par des parents choqués que l’on ne propose pas des exercices aussi compliqués à leur enfant qu’aux autres (si si, vécu il y a 4 ans). Tous les élèves n’ont pas forcément choisi d’être là, et subissent parfois leur orientation, au mépris de leurs envies ou capacités. Par contre je doute que les élèves en difficultés le vivent bien même si leurs parents leur permettent parfois de passer malgré tout dans la classe supérieure sans avoir atteint le niveau (et pour certains sans s’être vraiment foulé). Subir des cours que l’on ne comprend pas, qui ne nous intéressent pas, même si l’on ne travaille pas, doit être tout sauf tranquille. Je songerai plutôt à terriblement ennuyeux, pile l’impression que me donnent justement ces élèves.

Personnellement je trouve aussi que les programmes sont trop ambitieux pour nous permettre de proposer une version light aux élèves les plus en difficultés, car le minimum du minimum est déjà difficile à atteindre, surtout avec les casseroles accumulées depuis plusieurs années. Enfin, toujours à mon humble avis, certaines classes sont tellement hétérogènes, qu’il est difficile d’identifier et de remédier à toutes les difficultés. Il faut dire que j’enseigne surtout en lycée, peut-être est-il plus facile d’intervenir plus tôt? Je ne sais pas.

Ce que je sais par contre c’est que lorsque l’on me demande si tel élève devrait passer ou redoubler, j’aimerai répondre que le soucis se situe à un autre niveau. Mais cela ne résout pas le problème dans l’immédiat. Alors je ne sais quoi répondre…

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